Poèmes au fil des saisons

 

Dans le cadre du label Ville en poésie obtenu en septembre 2016 par la Ville, retrouvez des poèmes liés aux saisons et aux évènements locaux.

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la beaute affiche printemps des poetes 2019

La Beauté

J’ai vu une enfance violentée rêver devant un amandier en fleurs.
J’ai vu un homme emprisonné retrouver souffle à la lecture d’un poème.
J’ai vu le ciel déverser des tonnes d’azur sur nos morts.
J’ai vu la neige brûler moins que les larmes.
J’ai vu le soleil consoler un coquelicot, et réciproquement.
J’ai vu un arc-en-ciel en cavale sous l’orage.
J’ai vu un ange noir chanter sous les étoiles.
Et je n’ai trouvé qu’un mot pour dire cela qui transcende le chaos, l’éphémère et la joie mêlés de nos vies : LA BEAUTÉ.

J’entends Aragon, immortalisé par Ferré : Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses. J’entends Eluard : J’ai la beauté facile, et c’est heureux. J’entends Char bien sûr : Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté. Mais aussi ces innombrables voix de poètes qui ne cessent d’extraire la beauté ensauvagée du monde.

Et comme pour donner raison à ce thème du Printemps des Poètes, Enki Bilal accepte d’en signer l’affiche tandis qu’un faon traverse la tempête à l’instant sous mes yeux.
Sophie Nauleau, 13 mai 2018.

 

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the beach Pixabay Quang Nguyen Vinh

 

 

 

 

 

 

 

ALAIN FREIXE

Les miroirs ?
On les traversera.

Dans la nuit des poèmes. Ou celle des images. Quand l’oeil fend les paupières et la langue les secrets. Vers quel jour ?

Un jour de nom mortel dont on ne sait rien que cette saveur de terre.

Un jour de grand soleil, d’orties orageuses et de roses muettes. Un jour à jeter l’épervier sur nos eaux périssables, nos rivières aux présents menacés, pour quelques poignées de ciel.

Et libre rivière, passer !

Poème extrait de Contre le désert
© Éditions L’Amourier - Reproduit avec l’aimable autorisation des Éditions L’Amourier

 

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Poème : "Chaka" de Léopold Sédar Senghor

tam tam

Tam-Tam au loin, rythme sans voix qui fait la nuit et tous les villages au loin
Par-delà forêts et collines, par-delà le sommeil des marigots...
Et moi je suis celui-qui-accompagne, je suis le genou au flanc du tam-tam, je suis la baguette sculptée
La pirogue qui fend le fleuve, la main qui sème dans le ciel, le pied dans le ventre de la terre
Le pilon qui épouse la courbe mélodieuse. Je suis la baguette qui bat laboure le tam-tam.
Qui parle de monotonie ? La joie est monotone la beauté monotone
L’éternel un ciel sans nuage, une forêt bleue sans un cri, la voix toute seule mais juste.
Dure ce grand combat sonore, cette lutte harmonieuse, la sueur perles de rosée !
Mais non, je vais mourir d’attente...
Que de cette nuit blonde – ô ma Nuit ô ma Noire ma Nolivé –
Que du tam-tam surgisse le soleil du monde nouveau.

©Chaka, Etiopiques (1956) in Œuvre Poétique, Léopold Sédar Senghor, éd. du Seuil. 1964, 1973, 1979, 1984 et 1990.

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Marines (extraits)

perros




















[...]
Je t’invite à chercher avec moi
A chercher et gratter et palper
A mettre l’aiguille adéquate
Sur la cire molle
De cette carte encore imaginaire,
Dont je te propose l’exploration
Dont je te demande de parcourir
Les lieux de haute sensibilité.
Que mes faibles mots
Profitent un peu du miracle
De nos mémoires conjuguées
Afin qu’au terme du voyage
Nous entendions battre le coeur
Fût-ce faiblement
De ce pays à l’extrême-ouest
de l’Europe
Qu’on appelle la Bretagne,
Ou plus précisément,
L’Armor.
[...]
Ce qu’il n’y a pas au-delà
De cette terre menacée
De ce désert en pleine mer
C’est une gaieté particulière
Une bonne humeur
Sans rien d’exubérant
Une gaieté tranquille
Une façon d’être sur la terre
Comme si elle n’existait pas
Et certes on pourrait en douter
Quand le soir tombe au coeur de l’île
Et que la mer ronge son os
Sur les grèves, zones pierreuses
Marché aux puces océanique
Que lèche avec voracité
La langue tranchante des phares
Qui patrouillent l’obscurité.
[...]

Georges Perros - Poèmes bleus, 1962

Georges Perros (1923-1978), écrivain, poète, a quitté sa vie parisienne en 1959 pour s’installer définitivement à
Douarnenez. Il est inhumé au cimetière Saint-Jean de Tréboul.

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Royaume matinal, pour Charles de Souza.

ocean 2 Unsplash

















Il ne fait pas encore jour, mais il fait bleu,
Et la baie de saphir profond paraît un monde,
Un monde clos mais vaste où du rêve se meut
Au rythme lent des vagues sournoisement longues.
Du mystère, comme une écharpe d’azur sombre,
Flotte, d’un promontoire à l’autre, sur les eaux,
Et voici qu’un vol calme et blanc de grands oiseaux
Se mire, doux et triste, en le cristal fluide.
O goélands, maîtres de l’Air, princes des Flots,
Comme vous ondez sur les bleues ondes languides,
En grands cercles montants et tombants, si parfaits
Que l’on dirait d’immenses bagues de turquoise.
Comme vous possédez ce domaine quiet
Dont le charme secret se nuance d’angoisse ;
Comme on sent bien que ce royaume matinal
Que n’éclaire qu’un doux fantôme de soleil,
Lueur lointaine sous la mer orientale,
N’est pas celui de l’Homme, tyran qui sommeille !

John-Antoine Nau*
En suivant les goélands (1914)

*Eugène Léon Édouard Torquet, dit John-Antoine Nau, né le 19 novembre 1860 à San Francisco (Californie) et mort le 17 mars 1918 à Tréboul, est un romancier et poète symboliste américain d’ascendance et d’expression françaises. Perpétuel voyageur hanté par la mer, il fut avec son roman Force ennemie le premier lauréat du Prix
Goncourt en 1903.

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Les vieux papillons

hands Pixabay KlausHausmann

 

 

 

 

 

Un mois s’ensauve, un autre arrive.
Le temps court comme un lévrier.
Déjà le roux genévrier
A grisé la première grive.
Bon soleil, laissez-vous prier,
Faites l’aumône !
Donnez pour un sou de rayons.
Faites l’aumône
À deux pauvres vieux papillons.
La poudre d’or qui nous décore
N’a pas perdu toutes couleurs,
Et malgré l’averse et ses pleurs
Nous aimerions à faire encore
Un petit tour parmi les fleurs.
Faites l’aumône !
Donnez pour un sou de rayons.
Faites l’aumône
À deux pauvres vieux papillons.
Qu’un bout de soleil aiguillonne
Et chauffe notre corps tremblant,
On verra le papillon blanc
Baiser sa blanche papillonne,
Papillonner papillolant.
Faites l’aumône !
Donnez pour un sou de rayons,
Faites l’aumône
À deux pauvres vieux papillons.
Mais, hélas ! les vents ironiques
Emportent notre aile en lambeaux.
Ah ! du moins, loin des escarbots,
Ô violettes véroniques,
Servez à nos coeurs de tombeaux.
Faites l’aumône !
Gardez-nous des vers, des grillons.
Faites l’aumône
À deux pauvres vieux papillons.

Jean Richepin
La chanson des gueux, 1881

Jean Richepin (1849-1926), est un poète, romancier et auteur dramatique français. Il devient célèbre auprès du grand public avec son recueil La Chanson des Gueux en 1876, dont la truculence verbale lui vaut un procès pour outrage aux bonnes moeurs. Il est néanmoins élu à l’Académie française Le 5 mars 1908. Sa filiation à  Douarnenez nous emmène sur l’île Tristan où il passait régulièrement des vacances «bretonnes» auprès de son fils, Jacques Richepin et de sa belle-fille Cora laparcerie.

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port rosmeur

À Douarnenez en Bretagne

On respire du sel dans l'air,
Et la plantureuse campagne
Trempe sa robe dans la mer,
À Douarnenez en Bretagne.

À Douarnenez en Bretagne,
Les enfants rôdent par troupeaux ;
Ils ont les pieds fins, les yeux beaux,
Et sainte Anne les accompagne.

Les vareuses sont en haillons,
Mais le flux roule sa montagne
En y berçant des papillons,
À Douarnenez en Bretagne.

À Douarnenez en Bretagne,
Quand les pêcheurs vont de l'avant,
Les voiles brunes fuient au vent
Comme hirondelles en campagne.

Les aïeux n'y sont point trahis ;
Le coeur des filles ne se gagne
Que dans la langue du pays,
À Douarnenez en Bretagne.

de Sully Prudhomme, Stances et poèmes

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bois automne feuilles d'or

Rêverie, de Victor Hugo

Oh ! laissez-moi ! c'est l'heure où l'horizon qui fume
Cache un front inégal sous un cercle de brume,
L'heure où l'astre géant rougit et disparaît.
Le grand bois jaunissant dore seul la colline.
On dirait qu'en ces jours où l'automne décline,
Le soleil et la pluie ont rouillé la forêt.

Oh ! qui fera surgir soudain, qui fera naître,
Là-bas, -tandis que seul je rêve à la fenêtre
Et que l'ombre s'amasse au fond du corridor,
Quelque ville mauresque, éclatante, inouïe,
Qui, comme la fusée en gerbe épanouie,
Déchire ce brouillard avec ses flèches d'or !

Qu'elle vienne inspirer, ranimer, ô génies,
Mes chansons, comme un ciel d'automne rembrunies,
Et jeter dans mes yeux son magique reflet,
Et longtemps, s'éteignant en rumeurs étouffées,
Avec les mille tours de ses palais de fées,
Brumeuse, denteler l'horizon violet !

Victor Hugo, (1802-1885), Les Orientales

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